Fragments d’enfance

On se dépêchait toujours pour se rendre à l’école, on courait après le bus qu’on ratait systématiquement et on finissait par trottiner sur le chemin. On arrivait quelques minutes après la cloche et la surveillante nous laissait entrer sans répondre à nos excuses balbutiées.

Les compétitions de billes, les pogs, les jeux « on dirait que ». 

Les insectes qu’on déterrait entre les racines des arbres de la cour pour les soumettre à des épreuves cruelles.   

Nos institutrices répétaient que le niveau général décroissait chaque année et se lamentaient sur notre génération. Sur nos manuels étaient collées des étiquettes avec les noms des élèves qui avaient étudié avant nous. Parce qu’ils étaient nos aînés étaient-ils meilleurs que nous? Faisaient-ils moins de fautes aux dictées et aux exercices de grammaire du BLED?

Quand nous étions inattentifs, quand nous bavardions ou répondions de manière insolente, nous étions envoyés au coin et cela nous semblait un châtiment terrible.

Au Square Villemin en face de l’école, il y avait plusieurs espaces de jeux pour enfants, dont un bac à sable pour les plus petits. Il y avait aussi une sorte de grosse chenille faite d’une matière rigide sur laquelle on pouvait s’asseoir. A la sortie des classes, un homme sans âge venait s’y installer, attendait que deux ou trois enfants le rejoignent, et se mettait à raconter des histoires inédites avec des princesses à trois yeux et des ogres cyclopes. Les récits commençaient comme tous les contes, mais ils emportaient bientôt dans des contrées inconnues et le merveilleux faisait irruption sans qu’on y prenne garde. Les enfants s’assemblaient autour du conteur et nous voyagions avec lui dans la grosse chenille.

On allait à la piscine et on espérait que les parents nous regardaient par la fenêtre donnant sur le bassin. On tendait le bras plus loin, on battait des jambes plus fort et on souriait dans l’eau à ce public imaginaire. 

On avançait à pas chassés, on marchait en équilibre sur les joints entre les pavés, on sautait à pieds joints des trottoirs. Nous n’étions indifférents à rien. Tout était prétexte à célébrer ou à bouder. Nous ne parlions pas: nous criions nos perceptions. 

On craignait que le monde s’arrête de tourner le 1er janvier 2000 et on élaborait des plans pour survivre à la fin des temps.

Les heures s’écoulaient sans peine et sans conscience. La vie était rythmée par les vacances scolaires et les rentrées dans le cours supérieur. On préparait pendant le printemps la kermesse annuelle. Le thème imposé à toutes les classes servait à décorer l’école et définissait nos tenues pour le spectacle. Une année nous avons chanté la Seine, une autre la Forêt. Nous devions célébrer la France dans ses traditions et ses couleurs.

Ma mère préparait des gâteaux pour la kermesse, et en hiver elle brodait des motifs de Noël pour les offrir en cartes de vœux aux enseignants. Elle installait progressivement en moi cette vocation à bien faire les choses.

Il n’y avait pas de passé, et l’avenir n’existait pas. Maintenant était tout. 

Il n’y avait pas de perspective ou de nuance. C’était une chose ou une autre. On ne pouvait pas se dédire. Nous étions au centre de ce que nous connaissions.

Dans les tiroirs, les photos de classe se sont accumulées avec tous les souvenirs d’enfance et forment une pile sur laquelle plus personne ne s’attarde désormais. 

2 réflexions sur “Fragments d’enfance

  1. Mais si Tatie:)))) nous noys attardons tous sur nos photo de classes….Facebook, pour une fois, en magicien nous a remis en contact, qui l’eût imaginé alors:)

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s