La bibliothèque mémorielle

Ma grand-mère a passé sa vieillesse plongée dans les photos de sa vie passée.

Ses photos débordaient des albums, elles constituaient des piles épaisses posées sur des livres, s’accumulaient dans les tiroirs, entre des carnets. Sur le verso, ma grand-mère avait soigneusement noté la date, le lieu, parfois les prénoms des personnes ou l’événement correspondant. Comme si dans toute sa maison elle avait construit sa bibliothèque mémorielle. 

Après sa mort, j’ai conservé toutes les photos de ma grand-mère, je les ai regardées et je me suis remémoré le temps que nous passions à les commenter ensemble, mais j’ai renoncé à les trier. J’ai tout gardé en vrac. Il n’y a aucun cliché de ma grand-mère regardant les photos et c’est probablement le seul qui manque à mon recueil. 

Elle avait une façon inhabituelle de poser pour le photographe et d’attirer la lumière sur elle. Sur toutes les photos, même celles où elle est très âgée et fatiguée par sa vie au crépuscule de sa vieillesse, elle a un sourire confiant, elle pose de trois-quarts et dans son regard pétille un éclair de défi et de malice. Elle semble s’adresser au photographe et à celui ou celle qui tiendra la photo entre ses mains, probablement elle-même, et leur suggérer qu’elle n’est dupe de rien. 

    Quand elle regardait une photo, elle n’avait pas besoin de lire ses notes au dos, elle se souvenait précisément du moment où le cliché avait été pris. Elle naviguait dans sa mémoire jusqu’à l’instant fixé sur le papier glacé et se perdait dans les méandres de l’histoire. Elle n’était plus avec nous alors, elle retrouvait les siens, les proches qu’elle seule avait connus.  Son mari avant qu’il ne devienne le père de ses enfants, son fils et sa fille du temps où elle était la personne qui comptait le plus pour eux, qui occupait tout l’espace et toute leur attention. Elle s’attardait souvent sur le portrait de sa fille à 3 ans, quand son univers n’était qu’elle, sa mère, puisque le monde ne lui avait pas encore été dévoilé .

Dans les photos, elle voguait dans une réalité parallèle, où les souvenirs pouvaient souffrir quelques arrangements, où elle corrigeait les défauts des événements. La version romancée de sa vie était bien plus belle. Une version sans pertes brutales, sans guerre où l’horreur et la faim dominaient, sans blessures d’ego et sans disputes entre un mari et une femme qui ne se comprenaient plus. Elle s’égarait en conjectures, modifiait les circonstances, coupait franchement ce qui lui déplaisait et brodait d’un nouveau fil les péripéties. Pour passer le temps elle refaisait l’histoire.

Elle s’arrêtait volontiers sur la période de ses voyages, qui leur devinrent accessibles lorsque son mari cessa de travailler et qu’ils parvinrent enfin à une situation plus confortable. Elle avait alors découvert des pays dont elle ne connaissait rien auparavant, des contrées qu’elle n’avait jamais même imaginées dans sa jeunesse soviétique. Elle subit la chaleur étouffante du Sénégal, et c’est ce qui l’impressionna le plus. Elle vit à Las Vegas le luxe et la richesse qui s’affichaient dans des couleurs fluorescentes. Devant les chutes du Niagara elle pose sûre d’elle et satisfaite. Souvent sur les photos elle scrutait son visage, elle observait ses traits. Elle voulait y trouver la certitude et la preuve qu’elle avait eu une vie heureuse, qui avait valu la peine.

« Milano Maritime, 1975 »

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