199, rue du Faubourg Saint Denis, Paris 10ème

Je suis au seuil d’une nouvelle vie, je vais être passé de main en main, de contrat en contrat. Je ne suis pas dupe.

Ces trente dernières années, j’ai été votre témoin silencieux. J’ai observé et pris des notes, comme les traits au crayon sur l’un des encadrements de porte qu’on a reportés patiemment pour marquer ta taille croissante. Ma peinture s’est écaillée, des zébrures se sont aventurées sur le blanc profond du plafond, des perles d’humidité ont tacheté le haut des murs. Je me suis abîmé, j’ai pris de l’âge, j’ai mûri comme un fruit.

Quand ta mère a pris possession de moi, l’espace était presque trop petit pour contenir tous ses espoirs et ses aspirations. Elle a fait casser un mur, elle a réorganisé les pièces, elle a recarrelé, repensé, ré-agencé. Des trous ont été percés, des ajustements trouvés, j’étais choyé comme un jeune appartement qu’on acquiert. J’avais un enthousiasme juvénile qui me fait sourire aujourd’hui.
Toi, tu es presque née entre ces murs, je t’ai vue grandir, tu étais emmaillotée dans des langes blancs comme mes murs refaits à neuf. Mon antre était le point de départ des explorations du quartier, le Dixième sonore et bavard, lumineux et criard. J’étais au centre de vos vies, à deux pas de Château d’Eau, de l’école des Recollets et du Square Villemin, à deux brasses du Quai de Jemmapes et de la Grange aux Belles, à un saut du marché de Barbès ou Saint Quentin.

J’ai célébré les grandes soirées de réception et les fêtes adolescentes, j’ai participé aux dîners intimes et aux moments de tendresse entre une mère et sa fille, qui meublaient et remplissaient l’appartement de leur complicité.  J’ai vu défiler la famille et les amis, les objets, les souvenirs et les émotions constituaient des piles toujours nouvelles, qu’on rangeait et rassemblait avec grâce. La commode du salon s’est remplie de draps, de nappes, de dentelles et de bibelots, et elle semblait dotée d’un fond infini, car elle faisait un accueil chaleureux à tous les nouveaux arrivants, chargés à chaque fois d’une histoire et d’une anecdote étonnantes.

J’ai veillé sur toi et tes rêves, j’ai guetté les nuits où tu rentrais tard, j’étais au dessus de ton épaule quand tu étudiais ou écrivais sur ton gros ordinateur parfois tard, quand tu t’appuyais à la fenêtre et songeais aux destinations des trains au départ de la gare du Nord. J’ai été moi aussi bercé par les sons des annonces sonores et j’ai vibré jusqu’à mes fondations des tremblements de la mise en mouvement ou de l’arrêt brutal des trains lourds de marchandises et d’hommes.

Ton endroit préféré je le sais, c’est le placard à vêtements, le dressing auquel on accède de ta chambre. Tu as mille fois imaginé qu’une sorcière y logeait en secret, mais sournoise, elle n’apparaissait que la nuit, et tu y as abrité des maisons d’ours et de poupées et des confidences, tu as chargé les étagères de vêtements et de boîtes hétérogènes remplies de lettres, de fils et de boutons, de photos, de pansements, de jouets dépassés.

Je ne me suis pas offusqué des changements car je sais que c’est le cours des choses : tu as brûlé une de mes lattes de parquet avec un charbon de chicha renversée, tu as collé puis arraché des posters de starlettes et de vampires. Je ne me suis pas vexé quand j’ai tardé à être ravalé et repeint, j’ai senti l’humidité et vous avez ouvert grand les fenêtres pour que je respire. Une fois, j’ai été cambriolé, mais après le traumatisme d’avoir été fouillé par des mains étrangères, j’ai été protégé et blindé.

L’hiver vous avez allumé des feux dans la cheminée du salon, du temps où c’était encore autorisé à Paris, et tu étais fascinée par le crépitement du bois léché par les flammes, tu tendais les mains vers la chaleur jusqu’à ce que ce soit insoutenable.

Je vous ai vues ta mère et toi revenir le soir fatiguées, épuisées mais gaies, ravies de retirer vos chaussures et de passer à table une fois les rideaux bleus et blancs tirés, les couleurs reflétant celles des vases venus d’Asie qui ornaient le salon. Je vous ai vues vous disputer, vous chamailler, et puis vous retrouver. Raconter et écouter les histoires l’une de l’autre, je vous ai reçues dans mon flanc et j’ai veillé sur vous. J’ai abrité vos espoirs et vos colères, je vous ai vues partir et vous êtes toujours revenues. J’étais ton foyer, le point de départ d’où tu t’es élancée, j’ai contenu à un moment ton univers entier.
Je t’ai vue grandir et aspirer à me quitter, tu voulais découvrir ce qu’il y avait ailleurs, Paris et moi étions devenus trop petits pour toi, l’espace semblait rétréci. Tu voulais plus, tu voulais mieux. Tu t’es sauvée, tu as fui Paris et les trains au départ de la gare du Nord.

A la longue, ta mère aussi m’est devenue infidèle. Elle préférait les promesses du Onzième moins populaire, aux marchés colorés et pleins de senteurs et à la vie nocturne enjouée et bruyante. Elle qui m’avait tant aimé et tant choyé, elle, qui m’avait orné de tableaux et avait redoublé d’astuces pour me parer,  m’a préféré un autre, un appartement plus central, un appartement de couple pour loger une histoire qui lui faisait de nouveaux serments.

Et puis vous êtes arrivées avec des cartons, vous vous êtes mises à trier furieusement, à jeter, à vider. Les objets que j’hébergeais depuis des décennies, vous me les avez brutalement arrachés ! Les photos qui s’amassaient dans des tiroirs, sans ordre et sans raison, sans début ni fin, ni queue ni tête, dans un brouhaha de souvenirs et de clichés ratés, spontanés, heureux, éphémères, vous les avez mises dans des cartons et me les avez retirées! Les livres choisis avec soin et empilés de toutes parts, qui formaient un ensemble riche, compact, et parfois incohérent, vous les avez isolés! Vous avez confisqué les vêtements qui renfermaient mon odeur, vous avez bouleversé l’équilibre subtil qui faisait que j’étais votre maison.

Je me suis retrouvé nu sans vous, je n’étais plus qu’une coquille vide, rejetée sur le coin d’une assiette. Vous m’avez abandonné.
J’accueille maintenant un locataire, mais honnêtement je n’ai pas beaucoup de sympathie pour lui, il n’est pas à sa place, il est en transfert vers sa prochaine destination.

Je sens que vous songez à me vendre. Ta mère s’est exilée dans son arrondissement qui se croit supérieur au Dixième, et toi tu es partie dans une contrée éloignée dont tu ne cesses de vanter la lumière.
C’est un autre appartement, bien loin de mes standards haussmanniens et aux finitions ridicules, qui t’observe et t’écoute. Ce ne sont plus mes murs que tu caresses du regard, mes chaises sur lesquelles tu t’assieds pour te reposer, mes fenêtres auxquelles tu t’adosses.
Ce n’est plus en moi que tu te projettes, je ne suis plus ton refuge, je ne suis plus ta maison.
Je ne suis plus ta maison, Tatiana, je suis la maison de ton enfance, et j’appartiens à ton passé.
Tu devrais me laisser partir, me confier à d’autres propriétaires, je ne te retiens pas. Ecoute-moi, et emporte loin de moi tes cartons qui te retiennent en arrière.
Je mérite qu’on s’occupe de moi, qu’on me repeigne, qu’on me meuble avec goût. J’ai envie de revoir une petite fille dessiner sur mes murs puis se faire rabrouer, étudier à son bureau et apprendre ses leçons, lire avidement, raconter sa journée à ses amies et rire, observer les trains arriver et partir, tomber amoureuse pour la première fois, recevoir ses amies pour construire des châteaux en Espagne, au Brésil ou ailleurs.
Je mérite d’abriter d’autres rêves, recueillir d’autres personnes dont les songes m’appartiendront la nuit et la journée leurs conversations et leurs bruits me rempliront tout entier; tu sais, j’ai horreur du vide.

La vente sera comme une dot pour toi en mon nom, dans ce nouveau pays que tu as choisi. Allons, quitte ce manteau de tristesse que tu portes pendant que tu retranscris mes mots, ouvre la porte et laisse s’engouffrer le vent du dehors. L’air vif et chaud de l’Orient t’emmène loin, bien au delà de la gare du Nord.

Va, vis, et ne regarde plus en arrière.

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