Au carré juif du cimetière de Bagneux

Il y a des noms qui se sont effacés avec le temps, et peut-être qu’en même temps que les lettres le souvenir de ceux qu’on a enterrés là s’est perdu dans l’oubli. Il y a des noms récents et des noms anciens, des prénoms démodés qu’on ne donne plus aux vivants, à présent. Il y a des carrés militaires, des espaces chrétiens, et puis nous, nous nous IMG_5065rendons au carré juif.

Au carré juif du cimetière de Bagneux, certains caveaux recueillent des personnes issues d’une même ville, unies par une origine ou un lieu qu’elle ont chéri et regretté ensemble. Ce sont les caveaux des « sociétés », qui portent le nom d’une ville éloignée en Pologne ou d’autre part en Europe de l’Est : Sosnowiec, Czestochowa, Lodz ou Stopnica. Certaines stèles commémorent la grande Catastrophe, et d’autres rappellent des drames personnels, immenses eux aussi. Il y a sur les tombes des messages de tendresse et d’amour, des cris de désespoir et de tristesse qui se sont tus, et qu’on n’entend plus, maintenant.

IMG_5067Certaines stèles sont poussiéreuses, les plaques sont cassées ou élimées par le temps, et les lettres en caractères hébreu ou latin disparaissent dans la poussière. Mais souvent, les tombes sont nettoyées avec fréquence et elles tiennent leur rang.  Elles sont toutes différentes: grises, noires, ornées, décorées ou nues, sages, elles portent ou non l’étoile de David, mais elles sont alignées de telle sorte qu’elles semblent de loin s’appuyer les unes les autres, comme si elles ressentaient ensemble le poids de la tristesse et du manque.

En se promenant, on lit les noms et on calcule à partir des dates les temps de vie, on essaye de s’imaginer les liens qui unissaient les morts qui se reposent devant nous. Mais quand la vie rend hommage à la mort, elle est silencieuse.

On arrive à la 45ème division par l’allée des Marronniers d’Inde, et le soleil ne nous réchauffe pas. Il fait froid et lourd en même temps, on sent en soi une peine ravivée qui prend de la place car la douleur ensommeillée du deuil s’éveille et s’étend.

La tombe de mes grands-parents se tient droite et fière. On la nettoie pour qu’elle brille, IMG_5068on a apporté ce qu’il fallait. On arrache les mauvaises herbes et je sens que c’est bien. Que c’est digne.

Mon oncle en sortant de la voiture a mis une kippa sur sa tête, et il sort de sa veste son petit livre de prières. Il lit à haute voix le Kadich, la prière des morts en araméen, il chuchote plus qu’il ne lit d’ailleurs, il marmonne les mots sacrés avec une concentration grave. Je suis emplie de mélancolie, je laisse les mots me pénétrer et m’absorber. Je pense que ma grand-mère serait contente qu’on lui rende hommage par une belle matinée de printemps, quand le feuillage des arbres est si vert et tant imprégné de la force de la nature. Tous ces arbres hauts verdoyants et forts semblent presque veiller nos morts.

En partant, on ramasse au sol un petit caillou qu’on pose sur la tombe, en signe de présence et de mémoire. C’est un signe de notre passage qui ne s’effacera pas, au contraire des fleurs périssables.

Cela fait deux ans maintenant que nous venons déposer pour ma grand-mère des petits cailloux, que nous nettoyons sa tombe et récitons le Kadich. Cela fait deux ans qu’en cette journée son absence prend davantage de poids et de place, et que dans la voiture en rentrant du cimetière, nous ne disons rien.

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