Le dernier entraînement de samba avant Carnaval (o ultimo ensaio)

Mardi nous nous sommes rendus au dernier entraînement de samba (ou « ensaio ») de notre école fétiche, Vaivai, que j’évoque si souvent.

C’est sans doute la dernière fois qu’on fait le trajet ensemble jusqu’à l’école entre copains un soir de répétition et c’est aussi l’avant-dernier échauffement de samba car Carnaval et la compétition entre les écoles auront lieu à la fin de la semaine.

N comme Nostalgie 

Glenn et moi avons perçu qu’Ugo est étrange ces derniers jours, d’humeur mélancolique. Il perçoit comme nous que le cycle brésilien touche à sa fin, et qu’on savoure les derniers moments joyeux que nous offre Sampa.

img_5050C’est peut être pour cette raison que je craque en acquérant une casquette Vaivai hors de prix et hyper bling bling (zébrée avec les lettres de l’école en or) que j’aurai sans doute un mal fou à remettre mais qui me donne un style qu’on admire et envie – merci de ne pas me couper dans cette projection onirique. 

Gagnés par la nostalgie, on ne s’agace même pas de la queue à la boutique, ou de l’attente: on a quasiment perdu tout sens critique, niais et béats. Ugo atteint un niveau de candeur sans précédent lorsqu’il s’attendrit en pensant qu’il reviendra un jour à Vaivai avec ses enfants « et je leur dirai que j’ai défilé parmi les Brésiliens« . Glenn interrompt sa rêverie brutalement en me prenant à témoin : « Je ne sais pas ce qu’il a, je te dis qu’il se comporte bizarrement ces derniers jours. »

On profite donc de la saveur des derniers instants, et on espère plus que jamais que Vaivai remportera la victoire du Carnaval 2017, pour aller assister au défilé des Écoles Championnes d’une part et surtout pour participer à la fête de la victoire.

 

V, les Vieux habitués 

Et c’est avec un faux air désabusé et un réel plaisir qu’on se laisse aller aux habitudes: on va prendre nos bières au même stand, comme toujours, et on sait déjà où se placer pour assister à l’entraînement du défilé au meilleur spot.

img_5053On atteint la classe ultime quand un chef de file de l’école, un charismatique gros chauve souriant, dans sa chemise dorée aux couleurs de l’école, nous reconnaît soit du défilé de l’an dernier soit grâce à notre fréquentation assidue, et vient nous claquer une bise en se frayant un chemin parmi les danseurs et les spectateurs. Aussi on reconnaît ceux qui viennent souvent, on échange des blagues complices: « Le Maître de batterie, je ne l’ai jamais vu décrocher un sourire! », et « c’est celle-ci Ugo ta danseuse préférée? » « Non, non, elle n’est pas encore arrivée! »

On se place, on discute verre à la main à 6-8 copains, et on attend que la répétition démarre pendant que le vice-président discourt agressivement sur la nécessité de remporter le titre.

 

G, la Grâce 

C’est peut-être le vingtième ensaio ou entraînement auquel on assiste, et pourtant l’émotion nous saisit au ventre comme si c’était la première fois. Tout d’abord, la chanteuse principale commence lentement à fredonner les paroles préliminaires de l’hymne au micro, puis elle crie « Só vocês » (« c’est à vous »), alors les danseurs et les spectateurs reprennent  le refrain a capella tous en cœur « Iao, ô Iao… », et tandis que la chanteuse s’élance et qu’elle s’installe dans la chanson et s’en empare, les guitares l’accompagnent tout en douceur. Elle demande à Vaivai de la laisser rentrer dans la samba, car elle veut leur chanter l’histoire d’Oxum et des Orixas dont l’amour resplendit…

Soudainement, le chanteur vedette prend la foule à partie et hurle dans son micro « Alo Vaivai? Alo Bixiga? », c’est à dire « Est-ce que vous êtes là Vaivai? [Quartier de] Bixiga, êtes-vous présents? » « Eu não escutei direito ?! » « Je n’ai pas bien entendu ! » Et alors la foule clame et trépigne d’enthousiasme et d’anticipation, car l’orchestre de batterie commence à gronder! De toute leur puissance, avec force et rythme, les dizaines de batteurs tapent, frappent leur instruments avec leur énergie compacte comme le tonnerre. Ce sont eux qui donnent toute leur ardeur au chant, ce sont eux l’âme de la samba, le rythme qui nous meut.

On chante une nouvelle fois cet hymne si beau, si puissant, qui rend hommage aux racines mystiques du Brésil, qui célèbre les origines et la vie dans toutes ses expressions. Encore une fois je suis saisie par l’effervescence qui s’empare de tous, c’est la samba qui entre en nous.

fullsizerenderAprès la pause, l’ordre se rompt et chacun se laisse aller à la danse, les passistas, les sublimes danseuses solistes, se sont regroupées et les admirateurs les observent en cercle. Elles dansent de toute leur énergie, et leurs fesses bougent plus vite que leurs jambes, c’est difficile de reconstituer leurs pas et leurs gestes, elles ne sont que rythme, mouvement et sensualité.

Comme me le confiait un jour Andrezza, une superbe passista de Vaivai devenue une copine, à qui j’avais demandé de me parler de sa passion et de ce qu’elle ressentait en dansant: « Quand la batterie commence à jouer, mon cœur ne bat plus : il danse la samba. C’est comme si je n’étais plus moi, comme si je me transformais en musique, et que je disparaissais. »

Pour voir le dernier entraînement de samba de l’école Vaivai au sambodrome, c’est par ici : https://www.youtube.com/watch?v=dNJkPEPu254 (à partir de 2min20, pour sauter le discours un peu long du Président)

Et puis on perçoit une agitation inhabituelle du côté de l’orchestre de percussions, on entend que le rythme ralentit. En s’approchant on comprend que la veille de Carnaval, le Maître de la batterie évalue et récompense ses musiciens. Quelques batteuimg_5008rs, désignés par le Maître, exécutent un par un une séquence en solo sur la grosse caisse ou sur la plus petite (appelée « repinique » me dit-on dans l’oreillette), reprise par l’ensemble des musiciens si le chef d’orchestre donne le sign
al en sifflant ou battant des mains. Le silence se fait, on laisse du temps et de l’espace au batteur évalué, concentré dans l’effort et le rythme, il se lance et frappe son instrument de ses baguettes anxieuses, et quand il réussit son épreuve, le vacarme retentit car il a été adoubé. Le Maître lui remet de nouvelles baguettes, et le vacarme est saisissant.

Vers 23h, la foule se fait moins compacte et les batteries semblent s’assagir. Même si l’on décide de rentrer, à la sortie de l’école on traîne un peu pour prolonger l’excitation et la joie.

 

Mais déjà la nuit a recouvert le bruit et s’est emparée des dernières notes de samba, dans le silence et l’obscurité.

 

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