L’Euro 2016 vu du Brésil en 5 temps

  1. Je m’en fous.

Brisons la glace : je pense que je ne surprends personne en témoignant de mon indifférence première liée à l’Euro. Je n’ai jamais été intéressée par le foot, pour moi ce ne sont que de grands enfants qui courent après une balle dans les deux sens, et les Brésiliens au travail étaient bien plus au courant des pérégrinations des Bleus à l’Euro que moi.

La phrase prélude à n’importe quel rapport social ici est « Se torce para quém ? », c’est-à- dire « Tu soutiens quelle équipe », car la ville de São Paulo n’abrite pas moins de 5 grandes équipes et d’innombrables clubs de quartiers. Les Brésiliens sont des passionnés de foot et s’ils soutiennent tous la Seleção, ils défendent ardemment les couleurs de leur équipe locale.

Avec des collègues de bureau on est allés voir un match entre deux localités de l’Etat de São Paulo en mai dernier, et les supporters semblaient proches de l’hystérie. Les voir hurler et huer, encourager et trépigner de rage ou d’exaltation, c’est pour moi la manifestation-même de l’énergie vitale du pays. Comme les autorités craignent les débordements, dans le stade dédié à une équipe seuls quelques supporters de l’équipe adverse sont admis et ils sont escortés par la sécurité. Du coup il était un peu absurde de voir s’affronter des joueurs encouragés par 50 petits hommes de rouge et noir vêtus et une équipe inspirée par 2000 fauves enragés habillés en vert en gris, les Palmeiras.

Cette anecdote résume bien mon attitude par rapport au football : indifférence et étonnement curieux.

  1. Je me motive.

Dans les entreprises du Brésil, les Français se sont sentis investis de la mission sacrée de soutenir les Bleus depuis leur premier match, et certains se réunissaient même discrètement dans une salle isolée ou un bar pour encourager l’équipe nationale. Difficile de ne pas se laisser gagner par l’enthousiasme, et des vagues patriotiques m’arrivaient par les réseaux sociaux et les messages privés. J’ai même suivi le déroulé de la demi-finale en direct sur le site du quotidien brésilien Globo.

Et puis comme tous les spectateurs, j’ai été prise par la Grizzi-mania. J’ai vu les deux buts contre l’Allemagne et j’ai vibré en regardant les images des supporteurs en feu dans la fan-zone à Paris. C’est difficile de ne pas être pris par les tripes en observant la foule en liesse qui se lève et hurle comme un seul homme quand la France marque. Et ensuite les hommes et les femmes vêtus en tricolore qui se congratulent, s’embrassent et sont heureux d’être Français.

Je veux en être aussi !

  1. L’émotion d’un peuple.

Dimanche, notre journée s’est organisée en fonction du match, qui ici a eu lieu à 16h. Dès 15h on s’est réunis mes amis et moi au bar les Trois Brasseurs, bastion français et territoire conquis. En se rendant dans la salle du fond où trois écrans géants projetteront nos exploits, on rencontre tous les Français qu’on connaît à São Paulo, on se sourit et on se tape dans le dos : on est déjà gagnants. On commence à crier « Ici, c’est la France ! », et même quand on se heurte on ne s’excuse plus en portugais parce qu’on est chez nous ! Les maillots de l’équipe de France sont légions, on a tous peint nos joues de bleu-blanc-rouge, et on a apporté nos drapeaux qu’on secoue énergiquement. On commence même à chanter la Marseillaise avant le début du jeu, comme un échauffement dans l’ambiance déjà torride. Je n’ai jamais été autant patriote, aussi fière de l’union de notre communauté.

La dernière fois que je me suis sentie si Française, c’était en novembre au Consulat quand on rendait hommage aux victimes des attentats, mais ce jour-là notre Marseillaise avait l’âme triste.

Là on ne chante pas, on hurle, on aboie, on mugit. On clame et on gronde. Nous sommes les féroces soldats à l’attaque, aux armes, à la conquête de la Coupe. Les chants rituels « Qui ne saute pas n’est pas Français » et «Et ils sont où les Portugais ? » en deviennent même comiques, car aucun Portugais sain d’esprit ne se risquerait dans notre tanière patriote.

Je suis proche de l’origine du feu, 5-6 copains sauvages qui lancent les chants de supporters et nous exhortent à l’engouement. « Allez la France, tes supporters sont là», « Nous sommes les Français et nous allons gagner ! » On a aussi  psalmodié le nom de chacun des joueurs dans une dévotion religieuse, et on a chanté le Connemara, car pour une raison absurde c’est une chanson de ralliement et de communion dans l’ivresse, qu’on honore en enchaînant les demis, les chopes et les girafes de bière.

  1. La tristesse immense.

Et puis éclot la déception d’une nouvelle occasion manquée et surgit le but du Portugal au moment des prolongations. Pourtant, on a la tentation d’y croire encore ; mes voisins se concertent et tranchent : « Il faut continuer à chanter ! » On reprend la Marseillaise, on se prend à partis incrédules : « Nous sommes les Français ! », on continue de regarder le match acharnés, mais on est nombreux à fixer les écrans entre nos doigts pour prIMG_8007otéger nos yeux.

Finalement le glas sonne, la France est défaite. Je me retourne pour assister à l’effondrement des troupes. Mes copains Antoine et Ninon sanglotent, Nicolas se tient accablé, Aline est sans voix, nos maquillages tricolores sont brouillés. Je pourrais penser qu’ils en font trop, mais je partage leur émotion entière. Ils ont tellement cru, espéré et voulu la victoire, tous nos corps se sont tendus dans l’effort collectif, nous sommes vidés. D’un coup, nous avons perdu toute notre énergie et notre ardeur.

On se serre dans les bras et on reprend une bière mais elle a pris le goût décevant de l’amertume.

5 Les moqueries.

Je pense que les Français qui ont suivi l’Euro arrivent au travail à São Paulo et dans le monde avec une gueule de bois collective. On a beaucoup bu la veille, et notre cœur qui a été si intensément en joie a la défaite âpre.

Je ne pense pas être paranoïaque à avoir senti tous les Brésiliens guetter nos réactions le matin, le pays étant majoritairement pro-Portugal : « Ils ont vengé 1998. ». J’ai le droit à plusieurs « Tu es triste ? », « Tu es déçue ? ». Et le comble à 10h, quand un chef français envoie à un groupe un mail un peu acide, et que le couperet tombe « Il est pénible car il ne digère pas que la France ait perdu. » Piquée au vif, je réponds que la France ne méritait pas de perdre, et mon collègue se répand en commisérations : « Ne méritait pas ? Quand les Français ont confondu pendant tout le match le ballon avec les genoux des joueurs portugais et que les arbitres ne sifflaient pas ? ». Je m’irrite : « Mon moment préféré a été quand Cristiano Ronaldo a soulevé la Coupe alors qu’il a joué à peine 20 minutes ». L’attaque fuse : « A cause de l’agressivité des Français ! Mais la violence ne paye pas toujours, hein ».

Je me suis écrasée parce que d’une part c’est un débat absurde, et d’autre part je me suis rendue compte que je me suis peut-être trop enthousiasmée. Je ne vais pas devenir extrémiste aujourd’hui, je connais à peine les règles du hors-jeu !

Contrairement à ce que j’avais imaginé, la distance nous a fait vivre cet Euro d’une façon terrible et complètement insensée. La déception de la défaite passera, mais je me souviendrai longtemps du sentiment de communauté, de la fierté immense d’être un groupe uni et soudé hurlant notre identité et revendiquant la victoire.

Et inspirée que je suis je j’écris l’impensable: Merci les Bleus ! Rendez-vous en 2020 pour le prochain Euro !

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