La houpa de demain

A ma grand-mère Sara 

Dans mon quartier le soir à Shkhunat HaTikva, les coiffeurs balaient les mèches de cheveux hors de leurs magasins vers la rue et elles s’envolent en amas épars. La seule différence avec la rue du Château d’Eau, c’est que les cheveux sont plus clairs, et moins crépus. 

Nico a commandé du foie haché dans un restaurant ashkénaze qui respectait les fondamentaux de la recette. Le traiteur semblait partager ta conviction selon laquelle ceux qui passent le foie au mixeur au lieu de le hacher à la main trichent et sont des cuisiniers indignes. Même comme ça, personne n’a percé le secret du goût et de la texture de ton gehakte leber. Il est resté indétrôné depuis bientôt 6 ans. 

Quelques semaines après ta mort il est resté du caviar d’aubergine et des crêpes au fromage blanc dans nos congélateurs et puis tout a été mangé. 

Pendant les années qui ont suivi, je n’avais pas besoin de t’appeler à ma mémoire pour que tu sois présente. J’entendais ton accent, souvent, et tes expressions. Quand une situation cocasse se présentait, je savais ce que tu aurais dit. Ton souvenir s’animait en moi dans chaque coin de ma vie, dans chaque espace libre tu fleurissais et j’étais rarement seule. 

Parfois avant de traverser la rue, je me souvenais de ton angoisse de trébucher et tomber à un passage piéton et tu me demandais de te tenir fort. 

Depuis, je t’ai lâché le bras.

La nostalgie m’habite moins, même si j’ai raconté l’histoire de ta vie à un large cercle d’abord en français puis en anglais, en portugais et même une fois pour une rédaction en cours: en hébreu. J’ai rempli ma vie de nouvelles joies, et de nouvelles sources de chaleur. Les couleurs ont repris de leur éclat.

La guerre en Ukraine t’aurait terrifiée, et quant à Thérèse, heureusement que tu es partie avant elle. Parfois j’imagine que tu serais contrariée ou en colère devant ta télévision en regardant les informations. Tu aurais appelé Thérèse et vous vous seriez lamenté sur le sort de l’Europe. 

Demain la houpa sera un pont entre le monde des vivants et celui des ancêtres qui veillent sur nous. Je sais que tu attends, et que tu es prête à être convoquée par la rabbin avec tous les absents. Tu vas assister à notre union et ton âme sera en joie. 

Après les fausses routes, les chemins cabossés et les détours, tout a concouru à ce moment. Tu seras heureuse qu’on ait eu confiance dans la vie, qu’on ait décidé de sceller notre alliance. Qu’on ait rencontré et saisi notre Chance. 

A demain!

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