Newsletter Août 2016 – « La boîte à souvenirs » et le Pantanal

Mes très chers amis,

J’espère que l’été en France a pris les couleurs des vacances et des voyages pour vous ! De mon côté, je ne pars pas encore en vacances puisque j’en reviens à peine : j’ai visité le dépaysant Pantanal avec ma mère mi-juillet.

Si je cette newsletter était un une revue, je la diviserais en 2 segments : le voyage au Pantanal et « La boite à souvenirs ».

  1. Ouvrir « la boite à souvenirs » 

On entrait dans son appartement par une porte dont la serrure était usée et se bloquait souvent, mais elle a mis des années à accepter qu’on la change, parce qu’elle était habitée par une sorte d’attachement rituel aux objets, vestiges du passé ; peut-être qu’elle imaginait que le lieu qui la voyait vivre portait, comme elle, les traces et empreintes de leur histoire commune.

En refermant la porte, on pouvait se retourner et se regarder dans l’un des miroirs, car à la mode ancienne, le côté intérieur de la porte d’entrée était revêtu de petites glaces rectangulaires qui s’étaient tachetées avec les années. Les miroirs reflétaient les couleurs gaies du couloir aux murs blancs, aux dorures ocre  et à la vieille moquette rose, qui avait recouvert un parquet grinçant et capricieux. Le long du couloir, des fenêtres voilées laissaient passer la lumière du jour et éclairaient des plantes vertes dont on a toujours pris grand soin, et parfois venait éclore une unique fleur d’hibiscus au rouge éclatant, et l’épanouie solitaire faisait la joie de ma grand-mère.

Combien de patients du cabinet dentaire ont piétiné cette moquette rose, rentrant inquiets dans la salle d’attente, bientôt détendus par les jeux de mots et les boutades de mon oncle dentiste, qui soigna avec son père des générations de caries, gencives rougies, dents manquantes ou gâtées?

Dans la salle d’attente, on pouvait s’assoir sur un canapé en cuir jaunis, ou sur deux fauteuils assortis en face, et au niveau de la tête étaient déposés des tissus brodés sur les côtés pour dissimuler l’usure, mais il fallait souvent les repriser car eux aussi avaient vécu les passages et frottements des nombreux patients impatients. Le parquet grinçait encore malgré les lourds tapis aux arabesques jaunes et roses, et je savais où poser mes pieds pour faire couiner les lattes irrégulières, comme la plainte fatiguée des vieux appartements parisiens.

Sur la cheminée en marbre, des napperons encadraient les pots des plantes et les vases démodés aux couleurs disparates qui n’allaient pas ensemble : c’était une exposition permanente et hétérogène de cadeaux et de souvenirs de voyages. Il y avait une télévision dans un coin de la pièce, et un radiateur sur lequel une étagère avait été posée, et régulièrement on empilait des magazines français et polonais récents, pour distraire le temps de l’attente.

Une porte double vitrée qui était toujours ouverte donnait sur l’immense salle à manger. La petite table ronde se déploie et on y ajoute une rallonge, pour recevoir lors des repas et des fêtes la famille et les amis, de moins en moins nombreux au fil des années. Le lourd buffet massif est comme une invitation au voyage et à l’histoire, il a été fabriqué en Allemagne et a été rapporté par mes grands-parents de Pologne après-guerre. A l’intérieur, un tiroir referme des cartes à jouer et des nappes, un autre les couverts en argent qu’on sort pour les grandes occasions, et cachées il y a des photos de familles de souvenirs indésirables, qui ne méritent pas qu’elles aient leurs places dans les albums photos. Dans les deux armoires dont la clé s’est perdue il y a les soupières et les plats, les jolies assiettes et les verres dépareillés, les services à thé et les tasses cassées qu’on garde malgré tout. J’ai souvent fouillé au fond de cette armoire géante, car elle regorgeait de souvenirs et de l’odeur étrange de la poussière et de la vaisselle propre prête à accueillir les saveurs sucrées ou les mets riches et gras. On y rangeait aussi les bouteilles de vodka que recevait mon oncle de la part de ses patients slaves, et les chocolats polonais ou bon-marché.

Sur le buffet les éternels napperons brodés mettaient en valeur de gracieux récipients en verre et vases de toutes formes, des boîtes qui refermaient des noix et des rubans variés, et aux murs étaient accrochés des tableaux de peintres juifs, qui représentaient l’hiver en Pologne, des formes abstraites, ou des trains qui roulaient sans s’arrêter. Les peintures étaient jaunies et les cadres abîmés, mais ils avaient été restaurés et chacun des tableaux avait son histoire et il avait été apprécié et chéri.

Au fond de la pièce, il y avait une table à roulette avec un samovar et un service à thé russe, et des bibelots et des fleurs sous verre, une lubie slave de mauvais goût. Un placard caché près de la dernière fenêtre abritait des papiers et des vieux livres en russe, en polonais et en français, des cahiers de notes et des feuilles griffonnées, une sorte de bibliothèque oubliée de papiers usés, défraîchis et froissés.

Si l’on continue dans  le couloir en suivant la moquette, on longe le cabinet et la cuisine, on passe devant la salle de bain violette et l’atelier où furent fabriquées les prothèses et polies les dents, où dans un fauteuil confortable mon oncle a travaillé de longues années, habitué au bourdonnement grinçant de la visseuse qui sculptait des dentiers avec de la pâte et de la cire, et il y avait derrière lui un petit coffre avec des tiroirs qui, lorsqu’on les tirait un par un, exposaient des dents de toutes les sortes, de toutes les tailles et de toutes les couleurs, posées sur de la cire rouge, des sourires en devenir.

Enfin dans l’angle du couloir, en ouvrant la porte doucement on tombe sur la pièce chaude de la maison, celle qui referme toute la chaleur et les caresses, l’âtre auprès duquel on se repose, le foyer toujours lumineux. Elle ne fermait jamais ses volets et les voilages laissaient passer tantôt le jour tantôt les lumières obstinées des phares des voitures qui roulent sur le faubourg, dans une cacophonie de klaxons et de sirènes. On pénètre comme dans un chaud cocon dans la chambre de ma grand-mère.

Le papier peint fleuri rose et bleu est délicat, il tranquillise et apaise. Il renvoie comme en écho le reflet des fleurs épanouies dans le vase sur la table près de la fenêtre, il y a des orchidées blanches qui fleurissent des mois durant car elles sont chéries et bien traitées, parfois des iris et des jonquilles, des œillets, des tulipes, en mai : du muguet.

De son fauteuil moelleux et pratique car il se convertit en lit pour la sieste et qu’il a une fonction pour l’aider à se relever, ma grand-mère peut regarder la télévision, elle regarde fixement les deux portes pour parler avec son fils quand il travaille sur les prothèses, elle peut discuter avec Marysia l’aide polonaise qui repasse le linge et coud des vêtements, elle peut à loisir feuilleter ses albums photos ou regarder les souvenirs qu’elle a accrochés au IMG_5714mur : elle quand elle était jeune et agile, son mari avec un béret démodé, son fils gamin, sa famille réunie et dont les moments heureux ont été immortalisés et gravés dans les cadres au mur, et dans sa mémoire. Elle lit des livres dans son fauteuil et quand elle relève la tête elle se plonge  dans ses souvenirs et se perd dans les reconstructions enjolivées de son passé et dans les réécritures hypothétiques : « Et si Anna avait eu plus de chance? », «  Et si nous étions restés en Pologne? Comment serait ma vie? Que serions-nous devenus? », « Pourquoi ne lui ai-je jamais dit ? » Elle appelle ses amis éloignés avec sa ligne internationale, elle téléphone plusieurs fois par jour à sa fille, elle m’appelle au Brésil et me questionne sur chaque détail de ma vie, elle s’enquiert de mes amis, compare et s’inquiète, elle  s’interroge et se préoccupe des évolutions du monde, elle passe du temps à lire des revues et des magazines. Elle s’assoupit.

Ma grand-mère sera toute ma vie dans son fauteuil, elle ira lentement à la cuisine réchauffer des kreplers, nos raviolis ashkénazes, elle fera revenir des oignons dorés dans l’huile, elle remplira ses poches de mouchoirs et de papiers de bonbons, elle répondra au téléphone d’une façon un peu incertaine car elle ne reconnaît plus vraiment qui l’appelle mais elle n’a plus la force de retourner à la boutique faire régler ses appareils auditifs. Elle pousse le volume de la télévision à fond quand elle regarde les séries polonaises ou les émissions de télé-réalité où des jeunes russes veulent trouver l’amour avec l’aide bienveillante d’une grasse présentatrice médium et psychologue. De son temps, c’était plus facile. Pendant la Guerre, même si elle était  effrayée car elle ignorait si son père avait survécu et qu’elle-même avait dû fuir l’avancée implacable des Allemands, elle avait rencontré mon grand-père dont elle était tombée amoureuse. Plus débrouillard qu’elle, beau, intelligent, séduisant, un Mench, qui avait construit sa maison, installé dans la vie les enfants qu’ils avaient eus ensemble, et planté un arbre, comme le veut le proverbe.

Toute ma vie, l’appartement de ma grand-mère ne sera jamais vide, et le papier peint qui s’étiole ne sera pas arraché des murs. La cheminée de sa chambre sera toujours ordonnée avec d’un côté la laque et les parfums, les tubes de rouge à lèvres desséchés et les crèmes généreuses, de l’autre les bijoux fantaisies, les gros pendants d’oreille, les broches et les colliers de fausses perles, car ses bagues de valeur furent volées au cours des nombreux cambriolages. Au centre sont disposés de petits animaux en porcelaine ou en céramique, des éléphants dont ma mère a un jour cassé les trompes en jouant avec enfant, un coati couleur vert d’eau rapporté des chutes d’Iguaçu en Argentine, des tortues colorées, évidemment posées sur des napperons, et bien sûr des cadres dissemblables qui célèbrent les fiertés, les joies, les fêtes et les retrouvailles familiales. Parce que sa jeunesse a été une suite tumultueuse d’épreuves terribles, ma grand-mère a pris le temps d’apprécier la saveur de la joie, de la tendresse et du bonheur.

 

Sa chambre comme son appartement ont accueilli des photos accumulées sans date et sans classement, qu’elle aimait revoir souvent, des cartes postales empilées dans des boites de parfum et des caisses en bois, et des livres rangés dans tous les coins, une bibliothèque du souvenir, un magasin de mémoire  qui superposerait des tranches du passé, de presque 60 années en France

Il y a face à la cheminée et de l’autre côté du lit une armoire massive, de la même fabrique de meubles allemande que le buffet dans la salle à manger, sombre et imposante, pleine au point de ne plus pouvoir en fermer les portes obèses. Se serrent des robes et des tailleurs soigneusement repassés, aucun pantalon, des chemisiers blancs, roses ou à motifs, coquette jusqu’à choisir les ceintures pour les assortir au mieux aux ensembles, et entre les cintres des étagères de sacs à main, de foulards, de pochettes, de porte-monnaie, de cartes à jouer et étuis divers, tout est ordonné, rangé, parfumé.

FullSizeRender (2)Enfin, en haut de  l’armoire, était posée la boite à couture achetée en Pologne ou en Russie et qui avait elle aussi survécu à l’émigration. D’un mécanisme ingénieux mais sans grande valeur, elle s’ouvrait par le centre et se déclinait en trois petits étages de chaque côté, elle renfermait une cascade de boutons, d’agrafes et de fermoirs, des petits ciseaux, des bobines de fils et des aiguilles enfoncées dans un coussin protecteur, un dé à coudre comme un chapeau pour mes doigts de petite fille, les boutons comme des bonbons acidulés, les fils comme des cheveux emmêlés de fées qui vivaient en secret dans la boite. Je me souviens d’avoir ouvert et fermé mille fois sa boite à couture, d’avoir joué avec le mécanisme et le poussoir, d’avoir empilé, classé les boutons et de les avoir renversés et ramassés. Surtout, j’ai la sensation de me souvenir du regard de tendresse infinie et d’amour inépuisable de la propriétaire de la boîte à couture, ma Mamie, ma boite à souvenirs que je referme ce soir.

  1. Le voyage fabuleux au Pantanal 

On suit en quatre-quatre la route orangée poussiéreuse qui serpente entre des marais verts et des étendues de savanes, on croise des arbres secs ou en fleurs ; des vaches et des zébus paissant, des chevaux placides. Je suis assise à l’arrière et le vent chaud qui pénètre par les fenêtres grandes ouvertes me fouette le visage par bouffées d’air qui sent la terre orange asséchée de la Transpantaneira, la route qui traverse le Pantanal.

Dans cette région centrale du Brésil, deux cours d’eau se rejoignent et la saison des pluies recouvre la terre d’eau pendant la moitié de l’année. Lorsqu’elle se retire dans son lit, l’eau forme des lacs naturels dans lesquels les poissons pris au piège sont servis aux jacarés et aux oiseaux carnassiers. On croise des aigrettes blanches gracieuses, des grands oiseaux perchés sur des échasses et au renflement rouge vif à la gorge : ce sont des Tuiuiu, les symboles du Pantanal qui se reflètent dans les lacs limpides. On voit et on entend des soco-boi, des saracura, des gaviao, des baguari et autres oiseaux élégants dont les noms miment les chants et les cris. La région regorge de jacarés se gorgeant de soleil après une nuit de chasse, la gueule grande ouverte pour évacuer la chaleur et le regard faussement endormi.

La nuit nous marchons autour du lodge à la recherche d’animaux nocturnes, nous montons à bord d’une jeep pour safari, et nous croisons des chouettes, des biches, des fourmiliers et même un ocelot. Promenade en barque, au lever du soleil ou au crépuscule, nous modifions notre rythme pour attendre et voir venir les animaux mystérieux, souvent camouflés qu’on distingue à peine avec nos jumelles orientées par Hélio, notre sympathique guide naturaliste.

Parfois en débarquant dans un nouvel endroit ombragé en longeant la route, on tombe nez à nez avec des couples d’aras bleus, des toucans colorés (en réalité ce sont des prédateurs cruels qui mangent les œufs des autres oiseaux !), des coatis, des familles de capivaras qui sont les plus gros rongeurs du monde atteignant jusqu’à 70 kg, comme des hamsters-sumos, des iguanes tranquilles, et des petits renards gris. On croise même des jacarés apprivoisés et identifiés, qui accompagnent les barques des touristes en quête d’une distribution de casse-croûtes, poissons lancés à la volée pour le plus grand bonheur des photographes.

Um temps de lecture dans des hamacs, de discussions mère-fille à l’ombre, une caipirinha à la main, de promenades à pied ou à cheval, de découvertes et de surprises.

Une destination étonnante que je vous recommande !

Je termine cette longue newsletter que j’ai placée sous le signe du voyage. J’espère que vous ne vous êtes pas perdus en route et que vous êtes arrivés au bout !

 

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