L’enfant orchidée

Je voudrais dédier cette note à toutes les mères incroyables qui m’ont entourée et soutenue, en m’accueillant dans le cercle de la maternité. Et à mes amis et amies non mères, elles aussi incroyables, et à mon mari.

J’ai passé de longues journées d’août, harassantes de chaleur, à vouloir que tu arrives au plus vite; et quand j’ai finalement lâché prise, tu t’es précipité pour naître, à toute allure sans crier gare: pour me montrer que je n’étais plus la seule à décider.

Ta naissance m’a plongée dans l’inconnu et l’incertitude. Nos premiers mois ensemble n’ont été que tâtonnements dans l’obscurité dont l’aube ne parvenait jamais vraiment à dissiper les ombres.

Nous ignorions tout l’un de l’autre, même si tu avais grandi en moi à partir de ma matière, et je crois que tu me connaissais finalement mieux que moi qui te découvrais avec étonnement. Toi, tu n’avais aucun doute et tu te montrais calme et patient envers moi, me dévisageant avec tes yeux rieurs et une sagesse que j’aimais imaginer d’un autre âge.

Malgré ta douceur et ta tranquillité, ton irruption dans nos vies s’apparentait à une tempête dans une mer sans vague et je perdais le nord. Nos boussoles à tous donnaient d’ailleurs l’impression de tourner dans le vide et notre équipage naviguait à l’aveugle.

Ton pied de nourrisson faisait la taille de mon index, tes grandes oreilles mesuraient deux phalanges, tu tenais blotti dans le creux de mon bras. J’observais tes traits fins, tes membres longs, la couleur de tes yeux semblables aux miens, la forme de ta tête qui était tout à fait identique à celle de ton père sur les photos de lui bébé. Ces caractéristiques et ressemblances me réjouissaient, mais tu demeurais une étrangeté pour moi.

L’amour ne m’a pas frappée comme une évidence, j’ai eu du mal à en percevoir les contours. Mon corps était épuisé et abîmé, j’errais presque hagarde dans les jours qui ressemblaient aux nuits.

J’ai voulu t’allaiter et ce n’est pas allé de soi, c’était pourtant supposé être naturel et intuitif. Mais on s’est accroché l’un à autre, toi à mon sein et moi à la volonté de faire de mon mieux.

Et puis, à mesure que tes yeux s’ouvraient davantage, que ta tête se redressait et que tu nous faisais entendre ta voix, tu t’es montré à nous. De bourgeon tu devenais un bouton de fleur.

Ta main s’est mise à toucher: tes parents, les chats, les objets, et plus seulement à serrer mécaniquement. Tu t’es mis à vouloir sucer et enfouir dans la bouche tout ce tu réussissais à saisir, en gazouillant.

Tu suis maintenant des yeux les images des livres qu’on te lit, tu nous souris, tu ris timidement ou aux éclats.
Tu serres ton lapin bleu contre toi pour t’endormir, tu enfouis ton visage dans ton doudou. Tu as un cri particulier quand tu as faim, et tu sembles poser un regard curieux sur le monde. Quand on t’assied à côté d’eux, tu observes les autres bébés de la vague laiteuse de l’été-automne 2024 : Jacob, Hadassa, Aria, Nour, Elon, Hélène, Saul, Alma, Ezra, Maor, Léo, Gabriel, Lavi, Ariane et Noa.

Le brouillard épais de la fournaise d’août s’est dissipé et je me suis remise à distinguer les couleurs à la faveur du doux hiver méditerranéen. Je me suis perdue plusieurs mois et j’ai finalement retrouvé mon chemin vers les nuances et les ambivalences de la vie.

La trotteuse a repris sa course après un long sommeil, mais son rythme est différent, plus lent, et parfois saccadé. Je m’y suis habituée.

Toi, tu es bien occupé à grandir, et la nuit tu souris dans tes rêves, tendre et confiant. Quand tu as faim tu ouvres la bouche sans inquiétude car tu sais qu’un biberon va bientôt venir s’y caler jusqu’à ce que tu sois rassasié. Nous nous sommes apprivoisés et avons appris à nous aimer petit à petit.

Tu te réveilles toujours la nuit, mais un peu moins souvent, et vers six heures du matin quand tu finis ton biberon, le jour se lève et ces moments silencieux n’appartiennent qu’à nous.

Tu continues de nous surprendre mais tu fais maintenant partie de l’équilibre, comme au Brésil lorsqu’on accroche les orchidées aux arbres et que leurs racines finissent par faire partie du tronc pour ne former qu’un ensemble.

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