De nouveaux rites de salutation quand on se retrouve: “Les Tiens vont bien?”, question à laquelle on ne sait pas vraiment quoi répondre autrement qu’avec des guillemets ou des expressions toutes faites « Comme on peut », « Autant que possible », puis immédiatement: “Qu’est-ce que tu faisais, toi, le 7 octobre, quand tu as appris?”, et souvent: “Ton mari / ton fils / ton cousin/ ton frère [qui a été appelé], comment va-t’il, où sert-il?”
Des questions et des réponses qu’on répète comme des automates. Et généralement on ressent le besoin de palper, toucher notre interlocuteur.
Des images en boucle qui se reflètent à l’infini sur tous les écrans: des visages de gens comme nous, qu’on connaît presque toujours à une ou deux relations de distance, des noms, des séquences effrayantes qui ne s’effacent plus de nos mémoires, même quand on ferme les yeux. Et la traitresse culpabilité, tapie dans un coin, toujours prête à l’assaut, quand parfois on s’évade.
L’effroi, la tristesse ambiante presque palpable.
Les visages plus pâles, aux traits tirés, les regards fuyants, les conversations sans saveur puisque le sens des mots s’est perdu il y a un mois.
Les bougies qu’on allume pour nos absents. Sur un des axes principaux de Tel Aviv, une manifestation en continu: « Bring Them Home Now ». Les manifestants distribuent des rubans jaunes à attacher aux voitures, aux vélos ou poussettes.
Le traumatisme et l’inquiétude qui nous habillent comme des vêtements de deuil. Notre maison brûle mais on ne peut pas la quitter, en tous cas pas en pensée.
La soif d’informations, la recherche des faits clairs et des chiffres objectifs, les analyses ou les discours politiques qu’on se transfère, les prises de positions qui nous inspirent ou nous révoltent, et qui pourtant n’éclairent pas grand chose du désespoir commun.
Ma gêne quand mes collègues me demandent ce qu’il se passe en France avec les juifs. “Est-ce que c’est vrai qu’on n’y est plus en sécurité?” Et “Chez nous, au moins, on peut se défendre!”
Nos mères, soeurs et amis qui s’investissent dans des volontariats de toutes sortes: trouver des habitations aux délogés, occuper les enfants déscolarisés, préparer de la nourriture pour les familles ou les soldats, procurer du matériel militaire manquant, créer du contenu pédagogique correct, juste, qui ne propage pas la haine de l’autre. Faire pour ne pas se laisser faire.
Très régulièrement les sirènes des missiles retentissent en plein milieu d’un repas, au cours d’hébreu, pendant une réunion professionnelle (“Je te rappelle dans 5 minutes!”), un trajet, une conversation, un moment de répit. Presque toujours le Hamas tire les roquettes à heure précise: 19h, 20h30, 21h… Et la ponctualité du Responsable Roquettes est devenu un sujet de blagues redondantes.
Entre les alertes, à Tel Aviv, le quotidien reprend, mais pas complètement. On vit en attente, en suspens, comme un pont ballottant tendu vers une rive incertaine et sur lequel on peut plus revenir en arrière.
Des soldats se marient sur des bases militaires et leur joie nous réjouit le cœur. On définit le concept du “mamadate” – contraction de “mamad” (abris d’appartement) et “date” – lorsqu’un rendez-vous galant se ponctue d’un tir roquette et qu’on court se protéger ensemble.
Même nos chats israéliens ont compris que dès les premières notes de l’alarme, il faut courir dans notre mamad se réfugier sous le lit.

Dans les rues, les affichages publicitaires sont remplacés par des messages d’espoir aux couleurs d’Israël. Ensemble nous vaincrons! déployé sur les vitres des buildings, tagué sur les murs à la bombe, et inscrit sur les panneaux signalétiques des bus. La guerre dans les moindres détails du quotidien.
Et dans ce triste terreau, l’espoir parvient quand même à se faire une place et à éclore, parfois. Une bonne nouvelle. Un jeu de mot savoureux, une parodie réussie. Un brunch, une attention particulière. Un encouragement.
L’unité, la solidarité dans les sourires de connivence, les mains tendues. Le soutien reçu et répliqué qui forment un élan collectif.
Pour faire taire le découragement, nous chantons en groupe de “ne pas avoir peur”, nous chantons l’Espoir.
Le désir de vie qui vient du ventre, l’instinct de continuer qui pulse en nous.
Nico se fait tatouer dans le dos des lignes noires entrelacées qui entourent ses bras et forment au détour de son cœur, à l’abri, un petit Israël.

